Dans
une société de l’image reine, spectaculaire et de
plus en plus virtuelle, j’opte pour des matériaux
désuets, fragiles et informés directement par le corps.
Le recours à la céramique, la porcelaine ou encore le
papier, dans mes gouaches et dessins, sont autant d’actes
dérisoires de résistance.
Ma démarche est le fruit d’une utopie, celle
d’une échappée, d’une fuite dans un monde
onirique. Comme toute utopie, elle se heurte à ses
contradictions et porte en elle les germes de son échec :
entre l’enchantement et le désenchantement.
Les pensées et ruminations qui se déposent
quotidiennement à la surface du papier ou se
matérialisent dans les sculptures, sont des
réminiscences, des résidus d’images,
détachées, agglomérées, distordues, entre
fixation, rêverie, introspection et digression ironique. Elles
font apparaître des figures et non-figures polymorphes et
inachevées, en métamorphose et donc en attente de
définition. Dans leur indétermination, elles se
dérobent de manière ironique à la nomenclature et
sont donc à ranger dans la catégorie des
« monstres » (ou « forme
m » telle que Gilbert Lascault tente de la définir
dans le monstre dans l’art occidental).
Ma pratique picturale est une errance, une
« promenade » se refusant à toute
préméditation, l’enjeu étant dans le
présent de l’image en train de naître et
l’observation de ses métamorphoses dans le dialogue
constant entre la forme et l’informe, la pensée et le
mouvement.
Le dessin se déroule en suivant le mouvement du
corps. Le papier est un espace mental, une arène. Il est un
microcosme où se déploient des énergies.
Le dessin m’oblige à une conduite humble. Il s’agit d’être dans l’instant, dans le trait.
Les couleurs et les formes se voilent, se superposent.
Elles se couvrent, se diluent ou s’effacent. Le mauvais geste, le
geste maladroit ou mal à propos appellent à continuer,
à transformer, à rectifier. Le dessin se transforme
jusqu’à son point d’équilibre.
Italo Calvino dans les « leçons
américaines » propose la métaphore de la haie
au-delà de laquelle on ne perçoit que le ciel.
C’est en effet dans l’absence de visibilité que
commence l’imagination. Ainsi, mes dessins dérobent
plus qu’ils ne donnent à voir. Ils sont des
questions. Les vides, les entre-deux, le hors champ, le
recouvrement et la saturation deviennent alors des ouvertures, des
passages. Au moment de l’accrochage, cette pensée du vide
comme continuum, comme espace de la relation prend tout son sens dans
l’élaboration d’un réseau de liens dans
l’espace entre les sculptures et les dessins.
Emilie Satre, janvier 2007